Françoise Sagan par Renaud Matignon
Renaud Matignon
[27 septembre 2004] (Le Figaro)
[Notre ami tant regretté, disparu en 1998, aimait et faisait aimer la littérature. Et singulièrement quand il s'agissait des femmes. Dans son panthéon littéraire figuraient, tout près de Flaubert, Virginia Woolf ou Mme de La Fayette. Et, bien sûr, Françoise Sagan à qui il consacra l'article inédit que voici.]
C'était une fin d'après-guerre, comme un ciel brouillé entre nuages et brumes d'éclaircie. Rien n'allait très bien, rien n'allait très mal, les ministres se succédaient, l'Empire français craquelait, le franc maigrissait, on fabriquait les dernières rumbas et les premières bombes atomiques. On eût dit une convalescence qui s'éternisait. Bref, la météo était grise. Une jeune fille rêveuse et qui voulait aimer buta sur l'amour comme on heurte une porte dans la pénombre : Françoise Sagan n'était pas tout à fait de son temps, ce qui était la marque même de son temps. Elle devint le symbole même de cette génération, située toujours un peu ailleurs.
On fut scandalisé de son premier roman Bonjour tristesse parce qu'elle y parlait de l'amour à voix basse, avec une combinaison singulière de détachement et de liberté. On vit de la provocation là où il y avait de la tendresse déçue et une gourgandine là où vibrait une romantique. Françoise Sagan, c'est notre Musset. Ce coeur de petite fille qui battait si fort à la vue d'un homme séduisant était un coeur sans cause, comme sont parfois les avocats.
Le Coca-Cola et le whisky tout neufs qui déferlèrent sur les années cinquante ne suffisaient pas à étancher sa soif. Si elle ne les dédaigna pas, ce fut surtout pour bercer, dans une harmonie douce et vaille que vaille apaisée, les blessures d'une sensibilité à chaque instant meurtrie. Nul n'a parlé comme elle de l'ennui. C'est qu'elle le connaissait bien, sachant par expérience qu'il est finalement la chanson bien élevée des grandes passions sous-alimentées. Un peu comme Nimier, qui est son frère aîné, elle murmure l'ironie d'un coeur bémol et d'une souffrance en mineur. Elle demandait l'impossible, voilà qu'elle tombe sur notre temps ; il faut avouer que ce n'est pas de chance. Alors, adieu l'infini, adieu les douleurs héroïques et les rêves de voleurs de feu. On préfère le silence, comme avait fait Rimbaud.
Sagan, elle, s'accommoda du silence et décida de le chanter. Pour le reste, bonjour aux voitures de luxe, aux étincelles de l'alcool fort et aux épuisements du petit matin. On reste aujourd'hui confondu par le halo de soufre dont on voulut alors l'entourer : il y a plus de perversion dans le moindre roman de René Boylesve que dans ce cri étouffé d'une femme chaleureuse derrière son secret, généreuse sous son apparente indifférence, fine jusqu'à la subtilité au-delà des nuages de cigarette dont elle s'enveloppa savamment. D'où le malentendu qui préside encore à la lecture de son oeuvre.
Comme elle continua à donner de beaux romans, Un certain sourire, Aimez-vous Brahms ?, il fallut bien saluer un écrivain. On s'en tira en parlant de miracle. La limpidité de sa langue ? L'épaisseur de ses personnages, durs comme des minéraux et simples comme un matin frais à l'intérieur de leur refus ? La quête permanente qui se poursuit au-delà de tous ses dénouements ? C'était une «petite musique», et voilà tout. Mais non : dramaturge, romancière, chroniqueuse, elle a créé un monde à la fois issu de notre temps désorienté et venu de la vision d'un poète, qui se consolait comme il pouvait de n'avoir pas trouvé ses ailes. Elle s'en est expliquée avec beaucoup de délicatesse dans ses meilleurs souvenirs : elle n'était pas dupe des émotions de la vitesse et de l'excès, mais quand le ciel est gris, mieux vaut se griser soi-même ; on finit peut-être par y attraper quelques miettes de cet absolu qui nous a échappé et par y côtoyer quelque ersatz d'éternité.
Elle a dit cela très doucement, racontant les choses comme s'il ne s'était rien passé et comme si elle ajoutait, en grande dame attentive : «Excusez-moi, c'était peu de chose, je ne voudrais pas déranger.» Non, madame, vous n'avez pas dérangé. Vous aurez seulement ajouté, sans blesser ni crier parce que vous étiez la politesse même, quelques bleus à notre âme.