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11 décembre 2004

Contre-révolution

JOSEPH DE MAISTRE
Les fleurs de la contre-révolution

Par Jacques de SAINT-VICTOR
[09 décembre 2004]


Joseph de Maistre, de Claude Boncompain, et François Vermale, Éditions du Félin, 18,90 €. 

Le Figaro littéraire

«J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être persan ; mais, quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie.» Ce propos de Joseph de Maistre est resté célèbre. Il résume l'opposition la plus farouche à la Révolution française et à l'idéologie des droits de l'homme... Dans la galerie des défenseurs de la contre-révolution intégrale, Joseph de Maistre (1753-1821) se trouve rangé aux côtés de son contemporain, le vicomte de Bonald, ce gentilhomme rouergat imbu de traditions gallicanes et de privilèges nobiliaires.

Triste méprise ! Il y a un monde entre Bonald et de Maistre. Même si les deux hommes s'estimaient mutuellement et se respectaient. Qui les lit encore, saisit aussitôt ce qui les oppose. Bonald est un esprit de système à l'allemande, un écrivain ennuyeux et répétitif, sans génie, mais ordonné, avec une postérité brillante chez un Le Play ou un Taine. De Maistre est au contraire un grand écrivain prophétique, à la verve polémique, un esprit vif et intuitif, profondément humain, sous la plume duquel tout fulmine, se déchaîne, et se passionne, là où, chez le hobereau de Rodez, tout est morne et sans coeur. Ce n'est pas pour rien que de Maistre sera le maître à penser de Baudelaire.

Mais que sait-on de sa vie ? Quelques remarquables travaux, comme ceux de Joseph Triomphe, remontant aux années 1968, permirent de bien connaître son oeuvre. L'homme, lui, ne cesse de déconcerter. C'est, à la fois, un moderne Bossuet, qui ne cesse de prédire «la revanche de Dieu», le rétablissement de la royauté et décrit la Révolution comme un trait de la Providence, mais c'est en outre un rousseauiste, dont il a hérité la sensibilité. La contradiction n'est, d'ailleurs, qu'apparente. Ernest Seillière écrivait justement en 1920, que de Maistre était «tout autant que Jean-Jacques un théoricien dominé par des préjugés mystiques».

Pour rendre compte de cette personnalité hautement complexe, il convient de saluer la publication de la biographie inédite rédigée voilà quarante ans par deux érudits savoyards et jamais publiée depuis. Elle éclaire d'un jour très humain ce réactionnaire visionnaire, comme l'a bien vu Cioran, qui savait séparer l'amitié du combat d'idées (comme en témoigne ses liens affectueux avec Mme de Staël, par exemple). L'appareil critique et la préface de ce livre sont sans ambition, voire décevants. En revanche, le texte lui-même conserve le charme de ces vieux travaux patiemment élaborés, avec tout ce qu'il faut de chaleur et de distance pour le sujet.

La vie de l'auteur des Considérations sur la France témoigne du triste destin réservé dans nos sociétés à ces esprits «avides de hautes vérités», comme disait Sainte-Beuve, et qui ne sont pas appelés à réussir. Né à Chambéry, dans les États de Savoie, de Maistre a servi plusieurs rois, celui de Sardaigne, puis le tsar Alexandre et Louis XVIII, sans jamais être reconnu d'eux. Convaincu que la Révolution consacrerait le retour de la race légitime, il écrit, dès 1796, que la France rétablira les Bourbons. Pourtant, quand, en 1814, la Restauration fait apparaître de manière éclatante la justesse de ses vues, il est très froidement accueilli à Paris. Louis XVIII, en le recevant aux Tuileries en juillet 1814, se borne à le féliciter pour son charmant Voyage autour de ma chambre... qui a été écrit par son frère Xavier ! Cruelle manière de lui faire comprendre qu'on n'a plus «rien à lui dire».

Il est vrai que cet infatigable brasseur d'idées était devenu encombrant pour une Restauration prudente qui se glissait bien sagement dans le lit des Bonaparte. De Maistre, dont ses deux biographes nous montrent qu'il était d'un gallicanisme outrancier à vingt ans, va, en 1816, publier Du pape : une oeuvre annonçant l'ultramontisme. La monarchie gallicane en est furieuse ; Rome, embarrassée. Seul l'auteur du Génie du christianisme, ce Chateaubriand qui a su, lui, si bien mener sa carrière politique, comprend l'importance de ce livre qui lance le grand renouveau de la littérature catholique (illustrée ensuite par Lamennais ou Lacordaire). «Les écrits d'un homme tel que vous, écrit-il dans Le Conservateur, méritent d'être lus et relus, et doivent être nuit et jour feuilletés. Nos libéraux vous insulteront sans doute, mais ces messieurs sont aussi médiocres juges que mauvais citoyens.» Peu avant de disparaître, en 1821, de Maistre écrit à un ami : «Je meurs avec l'Europe.» Ce franc-maçon illuministe, mais adepte de Burke, voulait dire qu'il emportait dans sa tombe les derniers restes d'une chrétienté millénaire.

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Propos insignifiants
  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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