Antimodernes ?
Faut-il être antimoderne ?
PAR PAUL FRANÇOIS PAOLI
[07 avril 2005]Le Figaro littéraire
« Antimoderne» : le mot sonne comme un défi tant il suggère le mépris du présent, le dédain de l'avenir, la nostalgie d'un passé que l'on a mythifié. Aussi avons-nous tendance à l'associer à celui de «réactionnaire», avec tout ce que cette notion suppose d'ingrat et aussi de naïf, le «réactionnaire» n'étant parfois qu'un révolutionnaire à rebours, un «progressiste» à l'envers.
Une analogie approximative que met en pièce Antoine Compagnon dans Les Antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, où le professeur de littérature française à la Sorbonne et à l'université de Columbia de New York, auteur récent d'un essai consacré à Baudelaire (1), retrace l'histoire d'une sensibilité qui, si elle naît après la Révolution française, témoigne moins d'une volonté de restaurer les valeurs de la tradition, comme chez Louis de Bonald, que d'une forme d'ironie inséparable de la modernité elle-même. Elle en serait en quelque sorte la mauvaise conscience, le luxe et le malin génie.
Pour prouver la validité de sa thèse, Antoine Compagnon s'est fait un plaisir de rassembler les membres épars d'une vaste famille avec ses fondateurs, ses descendants et ses petits cousins éloignés, quelques-uns étant parvenus jusqu'à nous.
Les fondateurs d'abord. «Avec Chateaubriand, nous tenons le modèle type de l'antimoderne», écrit Compagnon. Monarchiste et libéral à la fois, maître de l'équivoque, Chateaubriand aime d'autant plus la monarchie qu'il la sait condamnée. Si déplorable qu'il soit, le cours du monde lui permet au moins de chanter la beauté des ruines. D'où la détestation que lui portera Maurras qui l'accusera d'aimer trop l'émotion procurée par le déclin d'une tradition pour désirer son authentique restauration. Un dilemme qui sera aussi, à certains égards, celui de Barrès, quelques décennies plus tard.
Autre inspirateur de l'antimodernité radicale : Joseph de Maistre, auquel la morale aristocratique de Baudelaire doit tant. Franc-maçon paradoxal, de Maistre dénoncera, dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, la Révolution française comme étant d'essence satanique tout en la justifiant, à sa manière, par la volonté de la providence divine.
Au-delà des «pères» fondateurs de l'antimodernité littéraire, Compagnon met en évidence la sensibilité antimoderne qui nourrit la littérature française du XIXe, de Balzac à Léon Bloy en passant par Flaubert, qui fustigent l'utilitarisme bourgeois dont le cher Gustave a immortalisé le prosaïsme à travers le bonhomme Homais. Sous leur plume, la bourgeoisie devient plus qu'une classe : un état spirituel dont l'idole s'appelle Progrès. Le progrès de l'homme ? «Une idée belge», écrit Baudelaire dans Mon coeur mis à nu. C'est que psychologue et moraliste avant tout, l'antimoderne croit au péché originel, même s'il n'est pas chrétien.
Janséniste, il choisit Pascal contre Descartes. Un pessimisme qui peut engendrer en réaction l'aspiration désespérée au «sublime» que recherche aussi bien le dandy dans sa mise en scène de lui-même, comme Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly, que le révolutionnaire dans la recherche du risque et de l'excès. «Le sublime est mort dans la bourgeoisie» écrit même, à la fin d'un XIXe siècle que Léon Daudet qualifiera de «stupide», Georges Sorel, graphomane maudit, qui oscillera du syndicalisme libertaire au communisme et mourra récupéré par le fascisme.
Avec Sorel, à qui Antoine Compagnon consacre de nombreuses pages, nous entrons de plein pied dans l'antimodernité politique. Pour le penseur de la grève générale et de la violence, la rationalité démocratique signe la mort du mythe, ce pourvoyeur du sacré. On sait que pour l'historien israélien Zev Sternhell (2), l'antimodernisme radical de Sorel mène tout droit au fascisme.
Mais ce qui est pensable de Sorel l'est-il de tous les antimodernes de la fin du XIXe ? Pour Compagnon, il n'en est rien. Le scepticisme métaphysique quant aux idéaux individualistes promus par les Lumières, ne débouche pas forcément sur l'extrémisme politique. On peut être antimoderne, à la mode de Péguy, et farouchement républicain, ou intégralement réactionnaire, comme Maurras, dont le positivisme marqué par le rationalisme de Comte est plus «moderne» que le romantisme de Barrès ou le mysticisme de Bernanos.
Et près de nous, qui sont les «antimodernes» ? Antoine Compagnon en débusque deux, auxquels nous n'aurions guère pensé : Julien Gracq et Roland Barthes. Lecteur d'Oswald Spengler, Gracq serait antimoderne de par son refus d'une correspondance nécessaire entre les valeurs de l'artiste et celles de son temps. Admirateur d'André Breton, il l'est encore plus de Stendhal et de Chateaubriand. «Stendhal : écrivain du XIXe publiant au temps de Louis Philippe, Claudel projeté directement du siècle d'Innocent dans la Troisième République d'Emile Combes, Barbey d'Aurevilly, chouan du second Empire, de tels décalages signalent presque toujours une situation prometteuse d'originalité...» écrit Gracq (3).
Pour Compagnon, est antimoderne celui qui assume sa différence irréductible avec une époque à laquelle il se sent spirituellement étranger. N'était-ce pas le cas de Barthes ? La littérature se meurt, affirmera celui qui, après avoir fait allégeance au marxisme et au structuralisme, avait soutenu que la langue était «fasciste» dans un de ses cours au collège de France ! Cette hantise de la mort de la littérature suffit-elle à faire de Barthes un antimoderne ? La thèse a de quoi faire pâlir les zélateurs de Tel Quel, dont on se souvient généralement plus de l'arrogance que des oeuvres.
Quoi qu'il en soit, le livre de Compagnon mérite d'être discuté. C'est tout un pan de la vie littéraire, depuis le XVIIIe siècle jusqu'aux débats sur le nouveau roman, qui resurgit sous nos yeux, même si, au-delà de l'expertise, on est un peu déçu par la neutralité de la conclusion. «L'antimoderne est le revers, le creux du moderne, son repli indispensable, sa réserve et sa ressource. Sans l'antimoderne, le moderne courait à sa perte, car les antimodernes sont la liberté des modernes, ou les modernes plus la liberté», écrit M. Compagnon. Peut-on se débarrasser des questions que la tradition antimoderne pose par une pirouette qui la réduit à n'être qu'un exutoire esthétique de la modernité ? N'est-ce pas une manière de passer outre le débat sur l'héritage des Lumières, plus actuel que jamais ? Antoine Compagnon ne fait qu'effleurer le sujet, comme s'il ne s'autorisait pas à sortir du domaine strictement «littéraire» pour aborder les parages de la philosophie et de la politique. Une esquive habilement masquée sous des tonnes d'érudition, et dans un style qui, indéniablement, séduit...
(1) Baudelaire devant l'innombrable, chez Gallimard.
(2) Notamment dans La Droite révolutionnaire en France, chez Gallimard.
(3) Dans Pourquoi la littérature respire mal, chez Corti.
Moderne ou antimoderne ? Depuis une vingtaine d'années, le débat traverse une époque lassée par une certaine quête stérile du nouveau pour le nouveau. Dans son dernier livre, Antoine Compagnon, l'auteur des Cinq Paradoxes de la modernité (Seuil, 1989), soutient que les seuls vrais modernes sont les antimodernes, critiques de la modernité. Quant à Marc Jimenez, il revient sur la querelle française de l'art contemporain des années 90. Car, avec celui-là, on passe dans une autre problématique : l'art contemporain ne se veut plus, en effet, moderne, mais un pur reflet du monde actuel. N'oublie-t-il pas, ce faisant, sa fonction d'art, qui est de préfigurer l'avenir ? C'est toute la question, ardue, des nouveaux critères d'appréciation de l'art. Et si le débat n'était pas d'être ou de se vouloir moderne, mais comment développer encore un art authentique ? N'oublions pas, dans la célèbre phrase de Rimbaud «Il faut être absolument moderne», le sens de l'adverbe «absolument» : que l'art soit moderne ou classique, l'important n'est-il pas qu'il reste lié à une recherche d'absolu ?
