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10 juin 2008

Du Manchette en beaucoup plus ennuyeux et en beaucoup moins audacieux

Manchette_2

Parmi ces banalités de base, se souvenir que Manchette est un écrivain majeur et que ses livres, qui furent considérés au moment de leur parution comme des romans noirs plutôt mieux fichus que la production habituelle, se révèlent avec le temps des textes d'une importance grandissante. Un critère très simple peut être proposé : combien d'auteurs de polars relit-on ? Il ne viendrait à personne, espérons-le, l'idée de relire un Carter Brown ou un Antoine Dominique, sauf perversion particulière. Se souvenir aussi que Manchette a soumis l'écriture à des tests de résistance inédits, que Manchette est précis comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. Fatale ou La Position du tireur couché, pour ne citer que deux de ses romans capitaux, comme les sept péchés, prendront assez vite place, on peut le parier sans trop de risque, dans les futurs manuels de littérature du XXe siècle, quand on se sera aperçu par exemple que le nouveau roman et les cabrioles de Robbe-Grillet, c'est du Manchette en beaucoup plus ennuyeux et en beaucoup moins audacieux.

Pour ceux qui auraient encore des doutes et croiraient que l'auteur de romans noirs en général, et Manchette en particulier, est juste un forçat de l'Underwood jouant avec les hormones du lecteur en mêlant violence et sexe entre deux cuites au ouisquie, ce Journal couvrant la période 1966-1974 fera exploser le cliché comme une grenade à fragmentation dont les éclats s'appellent le style, la théorie, le sens.

1966-1974, c'est la période où la France des Trente Glorieuses commence à avoir des doutes de femme célibataire, connaît une crise de nerfs en 68 (le Journal de Manchette, de manière pas si surprenante, montre un intérêt plus que distant pour les événements de Mai) et finit dans la clinique psychiatrique du premier choc pétrolier dont elle n'est toujours pas sortie. Manchette, lui, construit le meilleur de son œuvre. Une œuvre qui va rendre compte de ces temps déraisonnables : bombes à retardement de l'Histoire, désordres mentaux, terrorisme, marchandisation totale du monde.

Le Figaro, 6 juin 2008.

Commentaires
Propos insignifiants
  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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