Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

13 novembre 2009

Un livre nécessaire

Remarquable par le fond - l'association combattant-jouisseur dans le cadre particulier d'un maquis -, le récit l'est aussi par son style, d'une maîtrise rare pour un premier roman, et par sa construction, double comme l'est le sujet. Avec un grand sens de l'équilibre, Vailland joue d'une écriture à deux voix, la sienne qui narre l'histoire, et celle des pensées secrètes de Marat. Bien qu'il ait dit lui-même : "Ce n'est pas un roman historique, (...) ce n'est pas un roman sur la Résistance", le moment d'histoire que fut la Résistance représente une part essentielle du récit. Créateur d'un personnage qui considère la vie comme un jeu bizarre, Vailland n'en a pas moins décrit les complexités d'une existence de maquisard, avec ses grandeurs et ses faiblesses.

En filigrane, et donnant une dimension supplémentaire à son propos, le roman nous dit aussi qu'il ne sert à rien de combattre une oppression si c'est pour aller vers la servitude. Quelque peu oublié, Drôle de jeu est en tout cas une grande oeuvre à retrouver ou découvrir. Un livre nécessaire.

Le Monde, 12/11/09

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20 octobre 2009

Un défi littéraire

Le rapport de la vérité à la fiction est aussi ce qui sous-tend son dernier livre, L. A. Story . Un défi littéraire : comment capturer, par les mots, l'essence d'une ville protéiforme ? «Je voulais que la structure de mon livre mime la structure fragmentaire de Los Angeles, une ville qui n'a pas de centre.» Pour cela, Frey intercale des récits historiques, des listes de statistiques et des petites biographies fictives d'autochtones.

Le Figaro, 16 octobre 2010.

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03 octobre 2009

Michel Déon dans les Cahiers de l'Herne

Les vies de Michel Déon

Michel_D_on

S'il fallait une nouvelle preuve de l'importance littéraire de Michel Déon, elle nous est magistralement donnée par ce numéro des Cahiers de l'Herne consacré à l'auteur des Poneys sauvages. De l'étude savante au simple témoignage d'affection, une trentaine de textes d'écrivains ont été réunis par Laurence Tacou, maître d'œuvre de l'ouvrage. Le club des inconditionnels de Michel Déon rassemble des romanciers aussi différents que Milan Kundera, Emmanuel Carrère, Éric Neuhoff et Patrick Besson. Nous voilà en bonne compagnie. Le club compte aussi des académiciens : Félicien Marceau, Frédéric Vitoux et Jean d'Ormesson, qui note : «Il y a du Stendhal chez Déon. Il y a aussi du Bogart. Une espèce de rudesse assez tendre. Une chasse au bonheur tempérée par la fascination de la solitude.» Des critiques : Pierre Marcabru, Étienne de Montety. Quelques hommes qui ne vieillissent pas enfin, tel Olivier Frébourg, ayant sans doute retenu la leçon du maître : «Préférer l'amour et les voyages à l'ennui et au travail.» Sans oublier les chers disparus : Antoine Blondin, Paul Morand, André Fraigneau et Renaud Matignon. Toutes ces pages ont en commun d'être placées sous le signe de l'amitié. Cet ouvrage délicieux fait la part belle aux textes de Michel Déon : critiques de théâtre, études littéraires (sur Giono, Roger Nimier et Jean-Edern Hallier), chroniques sur l'Irlande et la Grèce, lieux de refuge. La dernière partie est consacrée à la correspondance de Michel Déon. On y découvre des lettres inédites de Chardonne, de Blondin, de Simon Leys et de Saul Bellow. Tout est à lire dans ce Cahier, longue promenade en Déonie.

Le Figaro, 1/10/09

02 octobre 2009

Pas facile d'être une rock star de la littérature

Pour voler la vedette aux rock stars, les écrivains montent sur scène, deviennent les porte-parole de leur livre. L'autre soir, au Réservoir, à Paris, les dîneurs ont eu droit à un spectacle littéraire qui a dû les ­laisser songeurs. Une sorte de «Star Ac» pour écrivains qui vit s'affronter Frédéric Beigbeder et la jeune romancière Max Monnehay ; Philippe Jaenada et Mohamed Razane, auteur d'un roman engagé sur les banlieues. Chacun devait lire un extrait de son dernier roman pendant huit minutes. S'il dépassait le temps imparti, le public lui lançait des ­fléchettes et des canards en plastique. Une ambiance potache orchestrée par un couple d'Américains qui a déjà monté une cinquantaine de rencontres semblables, à New York, San Francisco, Pékin, etc. Ils appellent ça des «Literary Death Match». So chic. Mohamed Razane commence. Son texte rageur n'est pas dans le ton de la soirée. Gêne dans la salle et chez les jurés censés noter les prestations et désigner un gagnant. C'est au tour de Jaenada, qui renifle parce qu'il est enrhumé. On l'écoute tant bien que mal. L'atmosphère rigolarde ­ne favorise pas le recueillement qu'exige, on s'en rend compte ce soir-là, l'écoute d'un texte écrit. Beigbeder s'en sort mieux. Il a oublié son livre et improvise. Pendant qu'il est sur scène, on ne s'ennuie pas. Comme dit David Foenkinos, qui se demande pourquoi il a accepté de faire partie du jury, Frédéric a « ce talent de faire quelque chose avec presque rien ». La pulpeuse Max a écrit pour la circonstance un poème érotique. Elle déclame : «Ils me font tourner en bourrique, les sales petits lombrics.» Pas facile d'être une rock star de la littérature. Surtout quand les metteurs en scène veulent en tirer un numéro de clown.

Le Figaro, 1/10/09

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29 septembre 2009

Un écrivain est d'abord un lecteur

C'est une réflexion de Borges qui revient avec entêtement : "Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j'ai lus." Elle rappelle qu'un écrivain est d'abord un lecteur et que rien ne révèle sa générosité comme sa capacité à nous faire découvrir d'autres livres à travers le sien. Le crû 2009 n'y fait pas exception : on y trouve des livres pleins de livres. Gardons-nous d'y voir une carence de l'imagination. (...)

Tous autant qu'ils sont, ils donnent envie de poursuivre. Ils sont tous dans l'attitude du Stefan Zweig de Trois maîtres (1919) lorsqu'il nous parlait d'un ton aussi intime qu'étincelant de Balzac, Dostoïevski, Dickens ; il ne s'agissait pas d'une introduction à leur monde mais, à partir d'une profonde imprégnation, de procéder par raccourci en s'employant à "sublimer, condenser, concentrer". Ce qui ne va pas de soi dans la création artistique où la plus orgueilleuse des solitudes n'incline pas à se mettre au service d'un autre pour sa plus grande gloire. Il y a quelque chose de l'ordre de la gratitude dans ce renvoi à d'autres que soi. Michel Déon leur a adressé de vibrantes Lettres de château qui lancent toutes un même "Merci pour ces enchantements !" Louons donc ces écrivains-lecteurs qui nous parlent de livres que nous croyons connaître et nous les révèlent autres que les savions.

Pierre Assouline, Le Monde, 25 septembre 2009.

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28 septembre 2009

Mais je vous promets que je n'hallucinais pas

"Qu'on puisse "entrer" dans mes livres me met en joie, dit McCann. Récemment, j'ai été très malade. A l'hôpital, je lisais Ulysse de Joyce. J'étais sous morphine, mais je vous promets que je n'hallucinais pas : mon grand-père, qui est mort à Londres quand j'avais 9 ans, s'est introduit dans ma chambre. Il était plus réel que vous et moi. Il sentait le whisky et le tabac, il sentait Leopold Bloom. Dire qu'il m'aura fallu quarante-quatre ans pour faire l'expérience de ça, la vraie texture de la littérature !" Faites l'expérience. Lisez Et que le vaste monde poursuive sa course folle et vous verrez des personnages en trois dimensions se découper hors des pages.

Le Monde, 10/09/2010.

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20 septembre 2009

Témoin

Avec Des hommes (Minuit), Laurent Mauvignier, né en 1967, s'inspire de son père, qui fut appelé en Algérie. Un père qui se suicida alors que son fils était adolescent. « Est-ce que la guerre a participé du suicide de mon père, de l'alcoolisme d'un de mes oncles, ou même du racisme de beaucoup ?, confie au Figaro le romancier. Il m'a fallu beaucoup de temps pour me sentir prêt à affronter ces questions, longtemps pour me sentir capable, techniquement, de les mettre en forme dans un roman et plus longtemps encore pour me sentir capable, psychologiquement, d'en assumer la violence et, d'une certaine manière, pour trouver le courage d'assumer l'héritage de ce silence.»

Laurent Mauvignier ajoute : «Être d'une autre génération (…) cela prédispose un peu à se poser comme témoin de ceux qui en sont revenus. Et quand ceux-là sont vos proches, c'est d'abord l'onde de choc que vous ressentez, et non la guerre.»

Le Figaro, 17 septembre 2009.

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19 septembre 2009

Un monde où la littérature est aussi essentielle

Le rythme très particulier des romans de Carlos Ruiz Zafón tient en grande partie à la maladie rare qui frappe presque tous ses personnages - une maladie aussi virulente qu'improbable : la littérature de petite ou de grande facture. Obsession, fétichisme ou folie, les livres leur sont aussi précieux que l'amour. C'est dire s'ils sont atteints - ou possédés. Ou vicieux, pour reprendre l'expression de Larbaud. Barcelone selon Zafón tremble d'une fièvre souterraine qui convoque livres et écrivains (parfois célèbres, souvent maudits) à tous les coins de rue. D'aucuns prétendraient que cela suffit à faire de L'Ombre du vent (Grasset, 2004) ou du Jeu de l'ange des romans délirants. Un monde où la littérature est aussi essentielle ne saurait être qu'extraordinaire ou farfelu.

Le Monde, 17 septembre 2009.

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18 septembre 2009

On peut être heureux

J'aimerais que quelque chose d'heureux, et même de tonique, émane de mes livres. Une fois qu'on a admis une sorte de désespoir lié à la condition humaine, on a atteint une forme d'équilibre. On peut être heureux.

Jean-Philippe Toussaint, cité par Marie Desplechin, le Monde 18/09/09.

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17 septembre 2009

Simon Liberati par Christian Authier

«L'Hyper-Justine» de Simon Liberati - L'auteur d'«Anthologie des apparitions» signe un roman virtuose et envoûtant où le vice se mêle à la vertu.

Après un premier roman à la beauté magnétique, Anthologie des apparitions, à la rentrée 2004, suivi en 2007 par l'impressionnant Nada exist où l'ombre de Huysmans venait se poser sur des personnages très contemporains, L'Hyper-Justine prolonge de manière brillante l'univers baroque de Simon Liberati : kaléidoscope d'êtres étranges, de ­fan­tômes, de souvenirs tranchants errant dans une réalité coton­neuse.

Décembre 2007 : voici Pierre al-Hamdi, petit escroc roulant en Rolls orange, qui traîne dans les beaux quartiers de Paris à la recherche d'une proie. Cela pourrait être ce couple qu'il vient d'aborder dans un bar si la vision d'une jeune Anglaise prénommée Justine, aperçue quelques minutes plus tôt à un balcon de la rue de Castiglione, ne hantait son esprit. D'ailleurs, dans les propos de ses nouveaux amis, il est question de L'Hyper-Justine, un projet de film de Sofia Coppola (dont Pierre fut le chauffeur et garde du corps un été à Tanger) sur lequel travaille ­Thérèse Legros, « star mondiale de l'art ». De son vrai nom Marie-Thérèse Adélaïde Atalante de ­Vermandois, celle-ci, âgée de 71 ans et frappée de la maladie d'Alzheimer, règne sur une sorte de ménagerie située rue de Castiglione et composée d'enfants perdus, d'ogres et de sorcières.

Vérités et mensonges

Avec effroi, Pierre se rend compte que le scénario du film s'inspire de l'assassinat de sa mère, prostituée de luxe, trente ans plus tôt au Yémen. L'explication de ce mauvais rêve se trouve peut-être chez ­Thérèse…

Avec maestria, Liberati égrène les signes et les petits cailloux d'un récit qui révèle, sans dissiper la part de mystère, les liens secrets de destinées déchirées entre la grâce et la damnation. Il nous fait entendre « la voix du vice ou de la folie qui s'amuse à dire la vérité », comme par exemple auprès de Grisélidis, amputée d'un auriculaire, portant le scapulaire de la chouannerie, dont le corps androgyne et anorexique ne dit pas si elle a quatorze ou vingt-huit ans. Mais c'est Thérèse, avec ses jeux sadomasochistes et sa mémoire brouillée, qui détient les clés de ce huis clos nocturne au-dessus duquel flottent des réminiscences de 1789, de l'épuration ou des Phalanges libanaises.

Consommant les gens « sans économie, sans réserve, sans espoir de durée », Pierre est cependant de ceux qui sont traumatisés par la moindre séparation, déchirement que Liberati traduit dans une langue envoûtante : « Sentant la silhouette assombrie près de lui s'enfuir en elle-même avant que le vent de la nuit l'emporte à jamais, il regardait tour à tour l'horloge orange du tableau de bord et la roue bloquée du Moulin Rouge, sur la place Blanche. L'une le rassurait, l'autre l'inquiétait, l'une lui disait la vérité, l'autre des mensonges, mais laquelle ? Autour d'eux, le paysage avait changé. De la Madeleine, ils étaient remontés vers le nord de Paris, vers ces zones où Pierre avait ses ­quartiers d'hiver. D'autres habitudes que les nouvelles, plus anciennes, plus tristes. » On aimerait qu'un Lynch, un Polanski ou un De Palma en pleine forme s'empare de ce roman virtuose détruisant le commerce des apparences pour atteindre le précis de l'artiste « où l'énergie vitale est si forte qu'elle peut ­trimbaler toute une armure de casseroles mythologiques, le name­-dropping d'obscurs personnages de la fable et de demi-dieux, l'érudition, les citations incessantes d'œuvres antérieures n'étant pas assez lourdes pour ralentir l'action, la circulation des sangs  ».

Christian Authier, Le Figaro 10 septembre 2009.

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