Au revoir Sagan
DISPARITION La romancière s’est éteinte hier à Honfleur à l’âge de 69 ans
Françoise Sagan : au revoir tristesse
Françoise Sagan est décédée vendredi à l’hôpital d’Honfleur (Calvados) des suites d’une embolie pulmonaire. La romancière, dont la santé déclinait, avait été hospitalisée à plusieurs reprises ces derniers temps. Elle était agée de 69 ans.
Jean Chalon
[24 septembre 2004] Le Figaro
Françoise Quoirez est née une première fois le 21 juin 1935, à Carjarc, dans le Lot. Elle fait ses études à Paris, au couvent des Oiseaux, puis au Sacré-Coeur. Rien ne destinait cette jeune fille de très bonne famille à écrire, si ce n’est un échec au bachot en 1953. Suit un été de bachotage employé à composer un roman, Bonjour tristesse, qui sera l’événement de 1954 et des années qui suivront. Françoise Quoirez vient alors de naître une deuxième fois en prenant le pseudonyme de Sagan et en devenant, du jour au lendemain, l’un des personnages les plus célèbres de son temps.
Le reste appartient à la joyeuse légende dorée de notre triste époque. Le petit monde de Sagan. La petite musique de Sagan. On connaît le refrain par coeur. Derrière ces brillantes apparences se cachait une femme sensible, intelligente, discrète, secrète. Celle qui a peint les gens riches et leur oisiveté, mère de tous les vices et de tous les plaisirs, était en fait une grande travailleuse, une OS, une ouvrière spécialisée dans la dentelle des émotions, les raffinements subtils, la légèreté d’un style qui semblait couler de source et l’on sait combien de peines coûte ce genre de source... Sagan, notre styliste. Amoureuse de beau langage, elle savait parfaitement écrire ce que l’on appelait autrefois le français et qui s’est changé aujourd’hui, hélas, en franglais. En notre époque d’uniformité générale, elle avait su imposer un style, le sien, ce fameux style Sagan. Bien malin qui définira cette fluidité, cette transparence. Un style aussi insaisissable que son auteur.
Insaisissable Sagan qui hésite entre la bourgeoisie et la bohème. Elle se marie, a un fils, divorce, se remarie, divorce à nouveau. Mais aucun événement de sa vie privée ne parvient à arrêter sa marche de machine à écrire. Imperturbable, elle produit des romans (Un certain sourire, Dans un mois dans un an. Aimez-vous Brahms..., La Chamade, Le Garde du coeur, Les Merveilleux Nuages, etc.) et des pièces de théâtre (Château en Suède, Les Violons parfois, La Robe mauve de Valentine, Bonheur impair et passe, Le Cheval évanoui, etc.). Et un recueil de nouvelles, Des yeux de soie. A ce propos, Sagan m’avait confié : «Ce que je préfère au monde, c’est le roman. On se crée une famille dans laquelle on vit pendant deux ou trois ans. La nouvelle, c’est un gros Boeing avec des tas de gens dedans et auxquels on s’attache pendant le temps du voyage. Un roman, c’est un voyage au long cours comme autrefois.»
Elle avait la nostalgie de cet autrefois. Contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, elle n’aimait pas beaucoup le présent : «Ce qui manque à notre époque, c’est la gratuité. Faire quelque chose sans que les gens le sachent. Faire quelque chose pour rien, c’est grisant... Notre époque est trop matérialiste et trop exhibitionniste avec ces gens qui racontent leur vie à tous les échos et se complaisent dans l’affreuse réalité. L’imagination est la seule vertu qui nous reste. Et c’est peut-être la première des vertus, l’imagination. Elle permet de se mettre à la place des autres, elle rend tolérant.»
A ce compte-là, Sagan était très, très vertueuse. Je la revois en train de me faire cet éloge de l’imagination. Mince, vêtue de noir, perdue dans un profond fauteuil blanc, blanc comme le reste de l’appartement qu’elle occupait à ce moment-là dans les alentours du jardin du Luxembourg. Depuis, elle avait beaucoup déménagé, presque autant que Colette qui, elle, en fit un livre : Trois six neuf...
Paul Valéry avait, un jour, constaté : «Étonner dure peu.» Mais, Sagan n’avait pas cessé de nous étonner depuis 1954, depuis ce Bonjour tristesse qu’elle appelait «mon boulet». Le plus connu de ses romans était, pour sa créatrice, ce que fut le Boléro pour Ravel, un supplice, une étiquette que l’on s’efforce vainement d’arracher. Et pourtant, ce boulet avait bien du charme. Et il en a toujours. Relisez donc ces premières pages, ces premières lignes : «Sur ce sentiment inconnu dont la douceur m’obsède, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi, comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres...» Sagan est morte. Sa postérité est innombrable. On ne compte plus ceux et celles qui, depuis 1954, se sont efforcés de refaire Bonjour tristesse, ou Un certain sourire pour ne citer que ces deux classiques- là.
Mieux vaut d’ailleurs relire ces deux classiques que les ouvrages que Sagan publia au commencement des années 80, comme Le Chien couchant ou La Femme fardée.
La critique, unanime, se déchaîna contre ce Chien couchant dont l’action se déroulait dans les corons du Nord que, visiblement, Sagan ne connaissait pas et qui n’inspirèrent guère son imagination. Suivit La Femme fardée qui ne déchaîna pas l’enthousiasme. Sagan y décrivait un univers qu’elle connaissait mieux que celui des corons du Nord : le grand monde des croisières de luxe avec bleus à l’âme. C’était une croisière musicale. La petite musique de Sagan, hélas ! n’y retentissait pas.
Après le paupérisme ridicule du Chien couchant et l’ennui distinguée de La Femme fardée, Sagan tomba, avec Un orage immobile, dans le pastiche. Cela commençait comme du François Mauriac : «Il y a trente ans que je ne fais que survivre à ces étés brûlants» et se poursuivait comme du Balzac. Cela se passait en 1832 et, comme dans les Illusions perdues, à Angoulême. Ce n’était pas du Mauriac, ce n’était pas du Balzac et ce n’était plus du Sagan. Les saganophiles et les saganophobes, pour une fois, tombèrent d’accord : elle était déjà finie, perdue, morte. A ce compte-là, si elle est née deux fois Sagan a connu plusieurs morts suivies d’autant de résurrections ! En 1984, Sagan publia l’un de ses meilleurs livres, Avec mon meilleur souvenir, qui, comme son titre l’indique, est un livre de souvenirs. Elle y évoquait ses rencontres et ses amis, Jean-Paul Sartre, Orson Welles, Noureev, Tennessee Williams. Elle y parlait enfin d’elle-même, de son enfance, de sa grandmère, de la maison de sa grandmère et de son grenier plein de bouquins : «C’était un pêle-mêle effarant de Delly, de Pierre Loti, de La Fontaine, des séries du Masque auxquels s’ajoutaient par miracle trois Dostoïevski et un tome de Montaigne (...). Je ne m’étendrais pas sur les atouts de ce grenier : il avait l’odeur, la poussière et le charme de tous les greniers de toutes les enfances – de toutes les enfances du moins qui ont eu la chance d’avoir un grenier.»
Sagan, enfant, avait eu la chance d’avoir un grenier. Elle avait eu aussi d’autres chances dont celle, aux approches de la cinquantaine, de reconquérir la critique et le public avec ce Avec mon meilleur souvenir. Au printemps 1985 parut De guerre lasse, roman qui ressuscitait la France de 1942 et dont le succès enchanta les saganophiles et désespéra les saganophobes. D’autres livres suivirent, comme la biographie de Sarah Bernhardt Le rire incassable en 1987, Un chagrin de passage en 1994 qu’elle commenta dans Derrière l’épaule... un ouvrage insolite paru en 1998. Elle faisait sa propre critique à partir de Bonjour tristesse, un livre soulignet- elle «rapide, heureux et bien écrit». Et maintenant que Sagan n’est plus là pour soutenir par son personnage légendaire, son oeuvre, que va devenir cette oeuvre ? Ici même, en 1977, à propos du Lit défait, Robert Kanters écrivait : «Mme Françoise Sagan est une romancière d’avenir : je voudrais bien lui voir écrire sa Princesse de Clèves.»