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26 septembre 2004

Au revoir Sagan

DISPARITION La romancière s’est éteinte hier à Honfleur à l’âge de 69 ans

Françoise Sagan : au revoir tristesse

Françoise Sagan est décédée vendredi à l’hôpital d’Honfleur (Calvados) des suites d’une embolie pulmonaire. La romancière, dont la santé déclinait, avait été hospitalisée à plusieurs reprises ces derniers temps. Elle était agée de 69 ans.

Jean Chalon
[24 septembre 2004] Le Figaro

Françoise Quoirez est née une première fois le 21 juin 1935, à Carjarc, dans le Lot. Elle fait ses études à Paris, au couvent des Oiseaux, puis au Sacré-Coeur. Rien ne destinait cette jeune fille de très bonne famille à écrire, si ce n’est un échec au bachot en 1953. Suit un été de bachotage employé à composer un roman, Bonjour tristesse, qui sera l’événement de 1954 et des années qui suivront. Françoise Quoirez vient alors de naître une deuxième fois en prenant le pseudonyme de Sagan et en devenant, du jour au lendemain, l’un des personnages les plus célèbres de son temps.

Le reste appartient à la joyeuse légende dorée de notre triste époque. Le petit monde de Sagan. La petite musique de Sagan. On connaît le refrain par coeur. Derrière ces brillantes apparences se cachait une femme sensible, intelligente, discrète, secrète. Celle qui a peint les gens riches et leur oisiveté, mère de tous les vices et de tous les plaisirs, était en fait une grande travailleuse, une OS, une ouvrière spécialisée dans la dentelle des émotions, les raffinements subtils, la légèreté d’un style qui semblait couler de source et l’on sait combien de peines coûte ce genre de source... Sagan, notre styliste. Amoureuse de beau langage, elle savait parfaitement écrire ce que l’on appelait autrefois le français et qui s’est changé aujourd’hui, hélas, en franglais. En notre époque d’uniformité générale, elle avait su imposer un style, le sien, ce fameux style Sagan. Bien malin qui définira cette fluidité, cette transparence. Un style aussi insaisissable que son auteur.

Insaisissable Sagan qui hésite entre la bourgeoisie et la bohème. Elle se marie, a un fils, divorce, se remarie, divorce à nouveau. Mais aucun événement de sa vie privée ne parvient à arrêter sa marche de machine à écrire. Imperturbable, elle produit des romans (Un certain sourire, Dans un mois dans un an. Aimez-vous Brahms..., La Chamade, Le Garde du coeur, Les Merveilleux Nuages, etc.) et des pièces de théâtre (Château en Suède, Les Violons parfois, La Robe mauve de Valentine, Bonheur impair et passe, Le Cheval évanoui, etc.). Et un recueil de nouvelles, Des yeux de soie. A ce propos, Sagan m’avait confié : «Ce que je préfère au monde, c’est le roman. On se crée une famille dans laquelle on vit pendant deux ou trois ans. La nouvelle, c’est un gros Boeing avec des tas de gens dedans et auxquels on s’attache pendant le temps du voyage. Un roman, c’est un voyage au long cours comme autrefois.»

Elle avait la nostalgie de cet autrefois. Contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, elle n’aimait pas beaucoup le présent : «Ce qui manque à notre époque, c’est la gratuité. Faire quelque chose sans que les gens le sachent. Faire quelque chose pour rien, c’est grisant... Notre époque est trop matérialiste et trop exhibitionniste avec ces gens qui racontent leur vie à tous les échos et se complaisent dans l’affreuse réalité. L’imagination est la seule vertu qui nous reste. Et c’est peut-être la première des vertus, l’imagination. Elle permet de se mettre à la place des autres, elle rend tolérant.»

A ce compte-là, Sagan était très, très vertueuse. Je la revois en train de me faire cet éloge de l’imagination. Mince, vêtue de noir, perdue dans un profond fauteuil blanc, blanc comme le reste de l’appartement qu’elle occupait à ce moment-là dans les alentours du jardin du Luxembourg. Depuis, elle avait beaucoup déménagé, presque autant que Colette qui, elle, en fit un livre : Trois six neuf...

Paul Valéry avait, un jour, constaté : «Étonner dure peu.» Mais, Sagan n’avait pas cessé de nous étonner depuis 1954, depuis ce Bonjour tristesse qu’elle appelait «mon boulet». Le plus connu de ses romans était, pour sa créatrice, ce que fut le Boléro pour Ravel, un supplice, une étiquette que l’on s’efforce vainement d’arracher. Et pourtant, ce boulet avait bien du charme. Et il en a toujours. Relisez donc ces premières pages, ces premières lignes : «Sur ce sentiment inconnu dont la douceur m’obsède, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi, comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres...» Sagan est morte. Sa postérité est innombrable. On ne compte plus ceux et celles qui, depuis 1954, se sont efforcés de refaire Bonjour tristesse, ou Un certain sourire pour ne citer que ces deux classiques- là.

Mieux vaut d’ailleurs relire ces deux classiques que les ouvrages que Sagan publia au commencement des années 80, comme Le Chien couchant ou La Femme fardée.

La critique, unanime, se déchaîna contre ce Chien couchant dont l’action se déroulait dans les corons du Nord que, visiblement, Sagan ne connaissait pas et qui n’inspirèrent guère son imagination. Suivit La Femme fardée qui ne déchaîna pas l’enthousiasme. Sagan y décrivait un univers qu’elle connaissait mieux que celui des corons du Nord : le grand monde des croisières de luxe avec bleus à l’âme. C’était une croisière musicale. La petite musique de Sagan, hélas ! n’y retentissait pas.

Après le paupérisme ridicule du Chien couchant et l’ennui distinguée de La Femme fardée, Sagan tomba, avec Un orage immobile, dans le pastiche. Cela commençait comme du François Mauriac : «Il y a trente ans que je ne fais que survivre à ces étés brûlants» et se poursuivait comme du Balzac. Cela se passait en 1832 et, comme dans les Illusions perdues, à Angoulême. Ce n’était pas du Mauriac, ce n’était pas du Balzac et ce n’était plus du Sagan. Les saganophiles et les saganophobes, pour une fois, tombèrent d’accord : elle était déjà finie, perdue, morte. A ce compte-là, si elle est née deux fois Sagan a connu plusieurs morts suivies d’autant de résurrections ! En 1984, Sagan publia l’un de ses meilleurs livres, Avec mon meilleur souvenir, qui, comme son titre l’indique, est un livre de souvenirs. Elle y évoquait ses rencontres et ses amis, Jean-Paul Sartre, Orson Welles, Noureev, Tennessee Williams. Elle y parlait enfin d’elle-même, de son enfance, de sa grandmère, de la maison de sa grandmère et de son grenier plein de bouquins : «C’était un pêle-mêle effarant de Delly, de Pierre Loti, de La Fontaine, des séries du Masque auxquels s’ajoutaient par miracle trois Dostoïevski et un tome de Montaigne (...). Je ne m’étendrais pas sur les atouts de ce grenier : il avait l’odeur, la poussière et le charme de tous les greniers de toutes les enfances – de toutes les enfances du moins qui ont eu la chance d’avoir un grenier.»

Sagan, enfant, avait eu la chance d’avoir un grenier. Elle avait eu aussi d’autres chances dont celle, aux approches de la cinquantaine, de reconquérir la critique et le public avec ce Avec mon meilleur souvenir. Au printemps 1985 parut De guerre lasse, roman qui ressuscitait la France de 1942 et dont le succès enchanta les saganophiles et désespéra les saganophobes. D’autres livres suivirent, comme la biographie de Sarah Bernhardt Le rire incassable en 1987, Un chagrin de passage en 1994 qu’elle commenta dans Derrière l’épaule... un ouvrage insolite paru en 1998. Elle faisait sa propre critique à partir de Bonjour tristesse, un livre soulignet- elle «rapide, heureux et bien écrit». Et maintenant que Sagan n’est plus là pour soutenir par son personnage légendaire, son oeuvre, que va devenir cette oeuvre ? Ici même, en 1977, à propos du Lit défait, Robert Kanters écrivait : «Mme Françoise Sagan est une romancière d’avenir : je voudrais bien lui voir écrire sa Princesse de Clèves.»

Commentaires
R
LES MOTS DE L'AMOUR<br /> <br /> (Alphonse fait une déclaration amoureuse écrite à la fille de la fermière, la grosse Marie)<br /> <br /> La Marie,<br /> <br /> Ma lettre que tu vas lire va te faire un étonnement incroyable, mais je vais te dire avec mon âme toute nue ce que je dois te dire. <br /> <br /> Voilà la Marie, c'est que je t'aimions. <br /> <br /> C'est pas que t'es tellement belle, non c'est pas ça. T'as pas la figure d'une beauté et tu es même plutôt pas jolie à voir de ce côté-là mais en tout cas t'as du téton, t'es pas une fainéante et pis faut dire aussi que t'as un sacré gros cul de fumelle, ce qui fait que je t'aime bien. Tu feras de beaux zéfants dans un beau mariage. Moi j'ai du bien, je suis un homme avec des couilles dedans et je te demande ta main en mariage.<br /> <br /> Je sais que t'es dure au labeur, tu seras pas compliquée à nourrir vu que tu travailles comme un boeuf aux champs et pis à la cuisine. Je t'aimions la Marie. Je suis pas fort pour jouer les écouillés de bureaucrates avec une plume dans la main pour dire des choses de l'amour, mais je te le dis avec mon coeur qu'a des couilles dans le cul. Pis des grosses la Marie crois-moi, vu que je suis pas une tapette de citadin de la ville.<br /> <br /> Avec ton gros cul tu me pondras des héritiers la Marie. C'est que je t'aimions. Je ne sais pas te dire ces choses-là mais je vais te le dire aux noces avec autre chose qu'une plume dans la culotte ! Je suis pas doué pour les écritures mais je pourrai t'engrosser du premier coup. J'avions de bonne couilles pour t'ensemencer la matrice. Vu que t'as un gros cul on pourrions faire des gosses dans le mariage. La Marie, il faut que tu saches que je suis un gars sérieux qu'a du bien engrangé dans ses économies.<br /> <br /> Pour toi la Marie je mettrai mes sabots du dimanche pour te faire ma déclaration d'engrossage. Je t'offrirai des patates, des bonnes grosses patates de mes champs, des patates grosses comme mes couilles, pas des "pommes-de-terre" de la ville pour mauviettes. Je te donnerai tout mon amour que je t'aime bien, ça ne mange pas de pain et ainsi je ferai des économies dès le premier jour du mariage vu que l'amour que j'ai pour toi non seulement ne s'usera jamais, mais surtout ne coûtera jamais un centime. Je ferai un bon mari qui jette pas son bien par la fenêtre : je t'aimerais toute ma vie à l'économie.<br /> <br /> Je t'aimions la Marie. T'es pas belle non, ça je peux pas dire le contraire. J'aime bien ton odeur, de loin. Tu sens l'honnêteté, la sueur, la farine et pis aussi la fumelle. Quand je te regarde en fermant les yeux, je t'imagine que t'es une princesse qu'a une face plus belle que tu n'as, alors je t'aime encore un peu plus jusqu'à temps que je rouvre les yeux. Heureusement que t'a un gros cul la Marie, sinon je t'aimerions moins. Le beauté que t'as pas, je la remplacerai par mon imagination. Ca coûtera jamais un seul sous. C'est ça qui est bien avec l'imagination. Je suis un économe-né. Je ferai un bon époux. La Marie, j'aime bien quand tu parles pas. T'es pas une fainéante, toi.<br /> <br /> Voilà, j'espère que ma demande t'auras fait montrer que mes sentiments à ton hangar sont sincères et loyals comme des chevals fous, sans noyaux ni pépins et que le but de ma démarche est de pas seulement de me purger les boyaux dans tes treux mais aussi de vider mon coeur avec ces mots que tu liras, même si y sortent pas d'un livre de fainéant d'savant.<br /> <br /> Alphonse qui t'aimions<br /> <br /> +++++++<br /> <br /> (Réponse de la Marie à Alphonse)<br /> <br /> Alphonse,<br /> <br /> J'ai bien reçu ta belle déclaration d'ensemencage. J'ai été très émue, touchée jusqu'aux rognons par ta lettre. J'ai failli pleurer. Mais comme j'ai des couilles moi aussi, finalement j'ai pas pleuré. J'ai de qui tenir. <br /> <br /> Tu es un grand sensible Alphonse et j'aime pas ça. Même si c'est bien beau ce que tu m'as écrit, je suis pas une femme qu'on achète avec des mots doux. C'est-y que tu me prendrais pour une demoiselle avec des dentelles autour, des fois ? L'Alphonse, je suis pas une fille de la ville qu'on conquérit avec des mots de la plume pour lui faire des séductions à la noix... Tu m'as déçue de ce côté de la vérité, je suis obligée de t'éconduire de ta demande.<br /> <br /> T'as de la couille l'Alphonse, ça je dis pas le contraire. C'est même ta grande qualité que je reconnais. Tu m'aurais comblée par le côté de la chose, c'est sûr. Mais moi j'attends de mon prince charmant qu'y cause pas comme une fainéante de pucelle de mes deux, j'attends un fouteux de sabotard un qui m'enfourne sa matraque dans la viscère-à-foutre sans bavardages inutiles. <br /> <br /> L'Alphonse, je veux pas t'offenser en t'enfonçant mais t'y parle de la bouche avec des pincettes comme une marquise à fanfreluches qu'aurait perdu ses couilles... On dirait que tu reviens de la ville avec des mauvaises habitudes que t'aurais prises dans les beaux quartiers de la sous-préfecture, là-bas à la Ferté-Bernard où que les bourgeois y z'ont des cabinets à la ouateur-claused dans les maisons... Je te reconnais plus Alphonse. J'attendais que t'y causes moins, pis que tu viennes me la mettre sans te répandre avec des mots qui font pleurer. Mais j'ai pas pleuré. <br /> <br /> Ca pourra jamais marcher entre toi et moi : je crois bien que j'ai plus de couilles que toi l'Alphonse. <br /> <br /> La Marie
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  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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