Jeu de la vérité
Un instantané de ses états d'âme
Jean-Claude Lamy
[27 septembre 2004] Le Figaro
C'est un petit jeu de la vérité qui peut en dire long sur la personnalité interrogée. A condition que celle-ci ne cherche pas la formule chic et choc. Le fameux questionnaire de Proust allait comme un gant à Françoise Sagan. Son intelligence crépitante correspondait parfaitement à cet exercice de l'immédiateté. Ce serait tricher avec soi-même que de réfléchir longuement. La romancière – son nom de plume est inspiré de «la Sangante», l'ancienne épouse de Boni de Castellane remariée au prince de Sagan dans A la recherche du temps perdu – était donc mieux placée que quiconque pour livrer ses états d'âme du moment.
Avec sa rapidité coutumière, elle traça en quelques mots un portrait qui reflétait son état d'esprit et annonçait déjà les jours sombres que l'auteur de Bonjour tristesse pouvait craindre. En effet, à la première question : «Quelle est pour vous le comble de la misère ?», Françoise Sagan, qui connaissait la valeur d'une vie pour s'être beaucoup dépensée, répondit : «La maladie, la solitude imposée.» C'était une vision de l'avenir que les circonstances confirmeront malheureusement. A l'époque, elle habitait une maison avec jardin, rue du Cherche-Midi, entourée d'amis, en particulier la précieuse Peggy Roche, une styliste dont Françoise appréciait le souci d'élégance. Dans un programme de présentation de sa collection automne-hiver 1985-1986, elle écrivit : «C'est sans doute la seule personne qui, au cinéma, lorsque l'héroïne doit être sauvagement poignardée, remarque la forme de son turban ou la cambrure de ses chaussures.»
On comprend qu'aux questions suivantes : «Où aimeriez-vous vivre ?», «quel est votre idéal de bonheur terrestre ?», la romancière, en pleine période de bonheur, déclare : «Ici» et «Ici, maintenant.» Je pense que les disparitions de Peggy Roche et de Jacques Quoirez, le frère de Françoise, sonnèrent le glas de ses années d'insouciance joyeuse. Elle avait perdu coup sur coup deux êtres chers et leur absence, comme celle de Jacques Chazot, bordait de noir ses réveils. A la question : «Seriez-vous capable de tuer quelqu'un ?», elle fournit cette réponse : «J'espère que non mais crains que oui.» C'est son côté Dr Jekyll et M. Hyde. D'ailleurs, le don de la nature qu'elle aimerait avoir, c'est le don d'ubiquité. Être partout à la fois lui aurait permis de ne rater aucun spectacle de l'existence et Dieu sait qu'elle fut présente sur plus d'un front.
Détestant par-dessus tout «la cruauté, la prétention», l'écrivain qui ne croyait pas à la survie de l'âme fut expéditive lorsque la question «Comment aimeriez-vous mourir ?» lui sera posée. «Vite», répondit-elle. Françoise Sagan, «Lily l'Espiègle» comme l'a surnommée Jean-Paul Sartre, aura toujours gagné les autres de vitesse.