Les Bienveillantes

Dans ses Bienveillantes, l'auteur a mis beaucoup de choses qu'il connaît : de la philosophie, de l'histoire, de l'économie politique, de la sémiologie, du pamphlet, du polar ; de la poésie aussi, quand le soldat exténué contemple le paysage ukrainien étrangement calme, au soir d'une bataille. Son gai savoir sollicite la santé du lecteur. Mais comment se fait-il que l'on dévore allégrement ces neuf cents pages comme jadis on croqua dans la pomme ? C'est que l'auteur virevolte, évitant les pièges que pareil sujet promettait : impossible de lire ce roman retenu par des jugements historiques ou des considérations morales. Les scènes révoltantes, les dialogues choquants qui courent dans le livre appartiennent au monde romanesque, insaisissable par essence. À chacun de l'accepter. Lire Les Bienveillantes c'est quitter la société française de 2006 avec ses blessures, ses non-dits, ses débats douloureux pour gagner une rive dangereuse, celle d'une fiction où tout est sinon vrai, du moins vraisemblable. Bien harnaché, l'on consentira à découvrir le récit d'une soirée charmante chez les Eichmann, la visite technique du camp d'Auschwitz, aux fins d'en améliorer la productivité. On acceptera, le temps d'un roman, les ignominies des uns, les justifications « scientifiques » des autres, les dénégations des troisièmes. Décalage horaire assuré.
Etienne de Montety, le Figaro du 24 août 2006.
Le vent se lève

Les frères O'Donovan se conduisent en héros et en assassins et leurs vies s'en trouvent grandies et déformées. La guerre qu'ils mènent est artisanale (et Loach, qui aime montrer les gens au travail, sait très bien mettre en scène les bricolages approximatifs qui font une guérilla), faite de longs moments d'ennui entrecoupés de paroxysme de violence. Les maximes de l'insurrection prennent ici une réalité amère : n'attaquer l'ennemi qu'en position de force signifie tirer un camion de Britanniques comme des lapins ; être comme un poisson dans l'eau veut dire que les populations seront soumises à de terribles représailles.
Dans la campagne irlandaise filmée avec amour mais sans lyrisme, cette première partie, celle de la guerre qui va conduire à la victoire, va bientôt apparaître, malgré sa dureté, comme une épopée solaire. Loach a voulu accorder autant de place au moment où l'élan révolutionnaire se divise, où s'affrontent le désir de compromis et celui d'absolu. Même si le vieux militant a depuis longtemps choisi son camp - celui de l'absolu -, il ne caricature pas pour autant l'adversaire et contemple avec un amour désolé les lendemains de victoire.
Le Monde, 22 août 2006.
Amélie Nothomb, morbide, romantique et perverse
Depuis son premier roman, Hygiène de l'assassin, paru en 1992, Amélie Nothomb n'a pas manqué une seule rentrée littéraire. Elle n'a pas besoin des critiques (pas toujours tendres avec elle) ni des jurés de grands prix littéraires (qui ne l'ont jamais couronnée) : elle a des lecteurs fidèles, quasiment des inconditionnels, si bien que ses romans, dès leur sortie, sont catapultés en tête des meilleures ventes. Son Journal d'une hirondelle (Albin Michel), l'histoire d'un coursier qui devient tueur à gages, ne devrait pas faire exception. Nothomb s'y révèle plus que jamais morbide, et tout à la fois romantique et perverse.
Extrait d'un article du Figaro du 22 août 2006 sur la rentrée littéraire
L'exploitation de l'écrivain

La création littéraire permet de faire vivre toute la chaîne du livre, de l'éditeur au libraire en passant par l'employé d'imprimerie, mais l'écrivain, qui est pourtant au coeur de cette chaîne, lui, n'en vit pas.
Bernard Lahire, Télérama du 23 août 2006.
Le petit côté hussard d'Amélie Nothomb
Ses deux derniers livres dévoilent un monde plus large, moins personnel et autistique ; ils portent un regard plein d'effroi sur le monde actuel, mais Amélie garde miraculeusement un ton primesautier. Elle a une joie si grande à faire dialoguer la triste et la gaie qui cohabitent en elle que ses livres respirent l'élan, l'élégance, la trouvaille, un petit côté hussard.
Jacques-Pierre Amette, Le Point, 17 août 2006.
Antisthène avait raison
Antisthène déconseillait à ses disciples d'apprendre à lire. Il avait raison. Lire ne s'apprend pas.
Jean-François Revel, fin de sa préface de 1976 à Sur Proust.
Articles de sport
Et si le nom de ce chroniqueur de génie n'est pas très familier à votre oreille, s'il n'évoque pas pour vous les mille et une merveilles d'une langue française classique, qu'il butine avec les grâces d'un Vialatte ou celles d'un Blondin, c'est que ce marginal d'un autre siècle est bien trop misanthrope pour avoir su flirter avec ce large public, qui ne garantit pas forcément la gloire littéraire, mais qui, du moins, assure la popularité.
Michèle Gazier, Télérama du 19 juin 1991, à propos du recueil Articles de sport de Jacques Perret.
Hélène, Romain Gary et Didier van Cauwelaert
Un jour de décembre où je crawlais seul dans l'eau glacée, je vis Hélène descendre l'escalier de la Promenade des Anglais et marcher vers la mer. Hélène était en lettres modernes à la fac où, en échange des réductions offertes dans les cinémas par ma carte d'étudiant, je faisais de la figuration intermittente. Hélène préparait un mémoire où elle soutenait, au grand désarroi de ses professeurs, que Romain Gary et Émile Ajar étaient une seule et même personne, au motif que « ajar » veut dire « braise » et que « gary » signifie « brûle ». (...)
Mon imagination s'emballa aussitôt. Avait-on incinéré Gary, s'était-elle rendue au crématorium, avait-elle réussi à prélever un demi-pot de cendres qu'elle avait baptisé du pseudonyme de son écrivain préféré ? Pouvait-on isoler après la mort ce qui relevait d'Ajar dans l'âme de Gary, ou suffisait-il de le décider arbitrairement ? « J'ai réduit en cendre La Promesse de l'aube et GrosCâlin, expliqua-t-elle, et je les ai mélangés. » Son Gary favori et son Ajar le plus cher. Elle allait les disperser ensemble ; ainsi, même si elle avait tort, Émile et Romain seraient liés à jamais. J'étais le témoin du mariage posthume. (...)
Didier van Cauwelaert, le Figaro du 17 août 2006.
Pour lire le texte non tronqué :
http://www.lefigaro.fr/litteraire/20060817.FIG000000243_nice_la_baie_des_cendres.html
http://propos-insignifiants.forumactif.com/
Haruki Murakami
Kafka Tamura, votre jeune héros, vous ressemble-t-il?
J'étais enfant unique et je m'étais créé un monde à part, plein de livres, de musique et de conversations avec mes chats. Mes livres préférés étaient toujours les plus gros, écrits par des géants comme Dostoïevski, Tolstoï, Dickens ou Balzac, car leur épaisseur était la promesse d'un long voyage.
Quel rapport entretenez-vous avec les autres écrivains japonais?
Aucun. Je suis même la brebis galeuse du monde littéraire nippon. Ils me reprochent mon style, trop différent des canons classiques. J'ai quitté le Japon en partie à cause de cela, pour être moi-même. Je suis japonais, j'écris dans cette langue et mes romans se déroulent le plus souvent dans ce pays. Mais je reste un individu. Je ne suis ni occidentalisé ni traditionaliste; juste un homme libre.
Extraits d'une rencontre avec Haruki Murakami, L'Express du 5 janvier 2006.
Pour lire tout l'entretien :
http://livres.lexpress.fr/entretien.asp/idC=11003/idR=5/idG=4
Pour en savoir plus sur l'écrivain :
http://propos-insignifiants.forumactif.com/
Ce que devrait être le journalisme
En outre, je n'ai jamais abordé un article dans d'autres dispositions que celles dans lesquelles j'écris un livre. J'ai fait de mauvais articles, mais, bons ou mauvais, je n'ai jamais fait d'articles délibérément négligés. Le journalisme n'est pas pour moi une sorte d'appauvrissement de l'expression littéraire, et il m'est impossible d'écrire le plus modeste compte-rendu sans la même tension, la même inquiétude, la même laborieuse recherche de l'inévitable, que je mets à écrire un livre.
Jean-François Revel, Contrecensures, Jean-Jacques Pauvert, 1966.
