François Cavanna l’appelle miss Parkinson. «La chère petite se porte à merveille. Depuis qu’elle a élu domicile dans mes membres, on ne se quitte plus. Elle pourrait se montrer très vache, se mettre, par exemple, à faire trembler à folle allure ma main qui tient la cuillère pleine de soupe quand je dîne chez la marquise. La marquise n’aimerait pas…» Ou encore : «On ne nous dit pas tout. On ne nous dit pas que miss Parkinson est plutôt une grande feignasse qu’une cruelle tigresse. Elle s’étire tout de son long, en écartant les orteils, et vous la sentez qui gémit de plaisir. Vous la sentez parce que ça vous fait très mal. Non qu’elle soit méchante, je vous l’ai dit : un agneau. Elle ne sait pas qu’elle fait mal. Elle se déplace à l’intérieur de moi comme une dormeuse qui se retourne. Et bien, ça me déséquilibre. Je me casse la gueule à droite, à gauche, en avant, en arrière…»

Cavanna est malade. Il est surtout écrivain. C’est un homme vieux, maintenant. Il a toujours sa magnifique moustache, ses beaux pullovers, et son écriture qui coule comme de l’eau fraîche. Il vient d’achever un nouveau livre, sorte de testament recueil, où il évoque les mille et un détails de sa longue vie, et entre autres sa nouvelle compagne : sa maladie. «On me complimente sur ma bonne mine… Ça s’appelle la lune de miel. Classique, paraît-il chez les Parkinson. La gueuse s’amuse. Chat et souris. La souris, c’est moi. Elle vous donne des espérances. Relâche l’étreinte. Un matin, plus de douleurs. Je n’ose y croire…»

Certes, mais qu’espérer ? «Je n’en sortirai plus. A la vie, à la mort, je suis à miss Parkinson. Je suis un type avec, sur la poitrine, un écriteau : malade. Je ne serai désormais à ma place, parmi mes semblables, que dans les hôpitaux et les salles d’attente des médecins.»

Il n’y a rien à faire ? «Il faut s’occuper, sans quoi on pense. Il ne faut pas penser. Je m’occupe, je me suis juré de reconquérir une écriture lisible. Je crois vous l’avoir dit, miss Parkinson ne se contente pas de saloper l’écrit, elle le rend minuscule, à la limite du visible… Ce fut une dure, une longue bataille… Si vous pouviez voir le gribouillis que barbouille mon stylo, en ce moment même ! Mais je lutterai, j’ai besoin de parler ou je meurs. Ma parole, c’est l’écriture. A la main. Tant que je pourrai écrire une ligne, je serai présent parmi les vivants. Elle ne m’aura pas.»

Libération, 8 février 2011.