Autour de leur gourou, le pop critique Slavoj Zizek et le branché Mehdi Belhaj Kacem
Badiou et ses saints

Par Patrice BOLLON
[13 janvier 2005]


Le Siècle, d'Alain Badiou, Seuil, 260 p., 22 €. 


Plaidoyer en faveur de l'intolérance, de Slavoj Zizek, éd. Climats, traduit par F. Joly et F. Théron, 168 p., 13 €.   


La Subjectivité à venir, de Slavoj Zizek, éd. Climats, traduit par F. Joly et F. Théron, 220 p., 15 €. 


Evénement et répétition, de Medhi Belhaj Kacem, Tristram, 250 p., 21 €. 


L'Affect, de Medhi Belhaj Kacem, Tristram, 190 p., 19 €.   

Le Figaro littéraire

Parmi les bonnes résolutions qui vont avec le début de l'année, il en est une qu'on ne saurait accueillir, pour peu qu'elle se confirme, qu'avec joie. S'il faut en croire certains, le temps s'achève, des discours consensuels sur l'éthique des droits de l'homme et de la démocratie posée, sans réel examen, pour user de la célèbre phrase de Sartre à propos du communisme, comme l'«horizon indépassable de notre siècle». Reviendrait de nouveau la nécessité de «penser». Et, de nouveau après une longue éclipse, la philosophie.

Un mensuel culturel à la mode a même cru pouvoir, il y a un mois, donner trois noms, qui constitueraient le «nouveau tiercé gagnant de la pensée» : ceux du psychanalyste (lacanien) slovène, né en 1949, Slavoj Zizek (prononcez «Jijek»), du jeune Français, né en 1973, Medhi Belhaj Kacem, ainsi que de leur père spirituel à tous deux, quoique de façon très différente, Alain Badiou, 67 ans, dont les séminaires publics tenus les mercredis soir Rue d'Ulm sont devenus, depuis quelques saisons, un must pour les snobs de l'intellect. Serait-ce une authentique «nouvelle vague» de la réflexion, ou bien, comme on l'a hélas ! déjà souvent vu, une simple opération d'agit-prop intellectuel ? Il faut bien tenter d'apporter une réponse.

De Zizek, sont parus, ces mois derniers en France, un recueil d'essais sur des sujets aussi divers que le cinéma et la culture populaire (Matrix, La Passion de Mel Gibson, etc.), la religion ou encore la «virtualisation» de nos vies quotidiennes, ainsi qu'un ouvrage à la visée plus unitaire, en forme d'analyse de notre présente époque. Ce deuxième livre, le Plaidoyer en faveur de l'intolérance, se veut – titre oblige – une attaque en règle contre notre nouvelle morale «multiculturaliste», imposant comme dignes d'un respect égal toutes les différences d'ordre ethnique, culturel, religieux ou sexuel.

On sait que cette tolérance a déjà été beaucoup dénoncée comme faisant le jeu d'un relativisme où se dissout toute idée de l'existence d'une «vérité» qui vaudrait pour tous. Zizek y voit, quant à lui, le reflet d'une «dépolitisation généralisée» de nos sociétés, le glas, même, de toute politique au sens propre du terme, conçue comme la production d'«universels concrets», aptes à donner un sens à notre agir. Il soutient même que cette façon de transformer tous les particularismes en des «modes de vie» alternatifs que chacun, quelle que soit son origine, peut adopter, est le nouvel moteur du marché : l'«idéologie hégémonique du capitalisme global», partagée aussi bien par la droite que par la gauche.

À cela s'ajoute, car Zizek est de la race de ces «causeurs» incapable de se limiter, par tempérament, à un seul thème, une série de notations tout à fait pénétrantes sur les contradictions de l'individu démocratique contemporain, se disant «émancipé». Alors qu'il est en fait de plus en plus «guidé par autrui» et devenu incapable, du fait de la «médicalisation sociale» de nos comportements, d'une action vraie, gratuite car dénuée de toute espérance d'un effet.

Comment sortir de ce système en apparence cool, mais qui ferme encore plus que jadis la reconnaissance pleine et entière de l'Autre et le déploiement du sujet ? C'est là où le pamphlet a du mou dans la corde. Sa réponse consiste en un slogan, «repolitiser la société», et, d'abord, son économie, ce qui aboutit à un recyclage du vieux marxisme. Et il n'en examine pas vraiment les conséquences. Restent de belles analyses critiques, qui, plus qu'un philosophe au sens strict du terme, révèlent en Zizek – ce qui n'est pas rien – un des meilleurs héritiers de l'Adorno critique de Prismes, bien qu'au souffle un peu court.

Du souffle, Medhi Belhaj Kacem en a, lui, en revanche, à revendre. Nouvelle icône des branchés, ce romancier «culte» (Cancer, en 1994) et comédien lancé – il a tenu le rôle principal du dernier film du réalisateur underground Philippe Garrel, Sauvage innocence –, a, en effet, pour ambition de bâtir un système philosophique «radicalement neuf» pour notre millénaire ! «MBK», comme on dit quand on veut paraître dans le coup, nous livre ainsi deux épais volumes, où il jongle avec les références (Heidegger, Wittgenstein, Deleuze, Bergson, etc.), les schémas obtus et les formules crypto-mathématiques. N'y manquent pas, bien sûr, les assertions à l'emporte-pièce et les pures gamineries. Wittgenstein eût appelé cela un «roman de concepts», où, dans la grande tradition de la French theory des années 70, on entend tout embrasser et tout résoudre.

Cultivée et, à sa manière, plutôt virtuose, tout n'est pourtant pas à rejeter dans cette «philosophie» que son auteur qualifie lui-même d'«épileptique». L'Affect propose ainsi, d'assez fulgurants aperçus sur l'amour. MBK se mettant dans les pas de son «maître» Badiou – ce qui nous vaut, par parenthèse, un assez ridicule échange de compliments, le premier saluant dans le second «notre Hegel français», le second voyant dans le premier un «corsaire de la pensée»... –, dégager, pour le reste, ce qui, dans ce «grand oeuvre» autoproclamé, pourrait ouvrir des voies en philosophie, exigerait un réexamen du monumental (600 pages !) traité d'«ontologie» de Badiou, L'Être et l'Événement, vieux d'une quinzaine d'année (1) et dont toute cette étrange entreprise procède.

Lu après cette avalanche de concepts en tous genres, le dernier livre de Badiou, Le Siècle, paraît d'une simplicité presque déconcertante. Il est vrai qu'il appartient à une autre veine de l'auteur, centrée sur le commentaire historique ou d'actualité (2). Délaissant, pour un temps, la philosophie pure, Badiou tente d'y établir le bilan intellectuel du XXe siècle. Le résultat est assez éclairant : à l'opposé de la vision d'une époque marquée par les idéologies, au sens utopique du terme, M. Badiou soutient en effet, non sans une certaine vraisemblance, que le XXe siècle aura été avant tout celui de la «passion du réel», «le siècle de l'acte, de l'effectif, du présent absolu».

Comme s'il s'était mis en devoir de donner une forme pratique aux projections, politiques et artistiques, du précédent.

Dénonçant l'actuelle «restauration» d'une pensée de la réalité – et non plus du réel, le réel étant le concret ou le tangible –, Badiou affirme sa fidélité à l'égard de cette volonté de transformer le monde et non de s'y soumettre. Bref, il demeure, sur le fond, marxiste, voire maoïste – il fut l'un des fondateurs du PSU, puis d'un groupuscule marxiste-léniniste prochinois –, tout en s'efforçant de congédier l'inévitable violence qu'entraîne la confrontation d'idées collectives transcendantes avec le réel. Une quadrature du cercle que Badiou entend réussir grâce à ce qu'il appelle, sans modestie superflue, «sa doctrine», ce montage ontologique à base mathématique sur lequel s'appuyait Belhaj Kacem.

Analyser un tel système supposerait un examen serré de ses présupposés et méthodes. Contentons-nous, en attendant la suite de L'Être et l'Événement sur laquelle il travaille, de remarquer que si l'on peut accepter, avec Badiou, qu'une des voies pour bâtir un universel non autoritaire est de dégager, par «soustraction», de la pluralité immédiate des choses l'Un du vrai, il reste que tout son système repose sur l'assertion de l'universalité a priori d'une raison mathématique, qui demanderait à être discutée à fond.

Il est, d'ailleurs, étonnant que Badiou, qui est un homme de culture, nous recommande sans cesse de relire le linguiste Benveniste (1902-1976), sans doute un des penseurs majeurs du siècle dernier, qui nous avait précisément suggéré l'inverse. A savoir que les catégories de la logique occidentale – et, au premier chef, leur principe de base dit de «non-contradiction» –, n'étant qu'un duplicata des structures de notre langue, ne sauraient fournir aussi spontanément que cela des universels.

A partir de quoi l'ontologie de Badiou pourrait s'avérer, et dès l'abord, contradictoire ; et sa volonté d'en extraire un nouvel universalisme, certes un beau geste, «platonicien» comme il l'indique, mais, en son fond, volontariste et impraticable. Saluons néanmoins chez lui, comme chez Zizek et, accessoirement, Belhaj Kacem, la volonté éminemment louable de rompre avec une certaine non-pensée contemporaine, engluée dans la sophistique. Que ce désir prenne consistance, ne serait-il pas, d'ailleurs, le plus beau voeu qu'on puisse adresser à la nouvelle année 2005 ?...

(1) Dans cet ordre d'idées, on pourra lire les deux livres de commentaires d'actualité d'Alain Badiou, les Circonstances1 et 2, parus chez Léo Scheer, 2003 et 2004.

(2) L'Être et l'Événement, Seuil, 1988. V. également l'entretien accordé par Alain Badiou au Magazine Littéraire de janvier 2005.